La lecture s'effondre et les librairies disparaissent : vrai ou faux ?
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Il y a quelques jours, un article du Monde faisait le tour des réseaux avec un titre alarmant : "La lecture s'effondre et la conséquence est là, une bonne partie des librairies sont menacées de disparition."
Le titre est fort. Le signal d'alarme est réel. Mais est-ce que le tableau est aussi sombre qu'il y paraît ?
J'ai voulu creuser le sujet. Parce que cette question touche directement à ce que je fais avec L'Écritoire, à l'écosystème dans lequel évoluent les auteurs que j'accompagne, et à l'avenir du livre en général.

Ce qui est vrai : le livre papier est sous pression
Commençons par les faits. En 2025, pour la première fois, la France a recensé plus de fermetures de librairies que d'ouvertures. C'est un signal sérieux, et il serait malhonnête de le minimiser.
À l'échelle mondiale, la lecture de livres papier est effectivement en recul structurel dans la plupart des pays occidentaux depuis une dizaine d'années. La concurrence pour l'attention est réelle et documentée : réseaux sociaux, séries, podcasts, jeux vidéo. Le temps disponible est limité, et le livre papier perd des parts de cet espace.
Le diagnostic a d'ailleurs été porté haut et fort début 2026 par plus de 200 auteurs francophones qui ont alerté sur la menace d'un effondrement de la bibliodiversité. Les succès se concentrent sur quelques titres, les auteurs se paupérisent, les librairies indépendantes et la création littéraire sont fragilisées. C'est une réalité.
La Fédération des Éditeurs Européens (FEP) apporte un éclairage supplémentaire. Le marché européen du livre a atteint son chiffre d'affaires nominal le plus élevé en 2024 à 24,9 milliards d'euros. Mais une fois ajusté à l'inflation, le chiffre réel tombe à 15,5 milliards d'euros, contre 22,2 milliards en 2007. La croissance est donc largement illusoire en termes de pouvoir d'achat réel. Et comme le souligne Enrico Turrin, directeur adjoint de la FEP : "Les prix des livres n'ont augmenté que de 38,3% en vingt ans, bien en deçà de l'inflation générale de 64,1%. Nous avons eu beaucoup d'années où le nombre de titres augmentait, mais pas le chiffre d'affaires."
Mais voilà où ça se complique.
Ce qui est faux, ou du moins incomplet : la lecture en elle-même ne s'effondre pas
Ce qui s'effondre, ce n'est pas la lecture. C'est une forme de lecture.
Pendant que la librairie physique ferme des portes, le marché du livre sous d'autres formats raconte une histoire très différente.
Côté ebooks
La situation est plus nuancée qu'on ne le croit souvent. Selon la Fédération des Éditeurs Européens, le marché de l'ebook représente environ 13% du marché total du livre en Europe en 2024. Aux États-Unis, les données officielles de l'Association of American Publishers (AAP) montrent que les revenus ebooks ont atteint 1 milliard de dollars sur l'année 2025, stables par rapport à 2024. La croissance des ebooks est réelle mais modeste.
Côté audiobooks
Les chiffres sont bien plus spectaculaires. Toujours selon l'AAP, les audiobooks numériques américains ont progressé de 22,5% en 2024 pour atteindre 2,4 milliards de dollars, dépassant pour la première fois les ebooks en termes de revenus. En 2025, les deux formats se retrouvaient à égalité autour d'un milliard de dollars chacun, mais la dynamique de croissance reste clairement du côté de l'audio.
Au Royaume-Uni, la Publishers Association confirme que les revenus audiobooks ont atteint 268 millions de livres sterling en 2024, un record historique en hausse de 31% sur 2023. En Europe, les audiobooks représentaient 4,2% du marché total du livre en 2024 selon la FEP, un chiffre que les professionnels du secteur considèrent eux-mêmes comme sous-estimé. Le marché européen des audiobooks a généré 1,35 milliard de dollars en 2024.
Sur les projections
Ce sont des infos à prendre avec précaution. Les cabinets d'études privés publient des estimations très variables selon les périmètres retenus. Ces chiffres ne sont pas vérifiables indépendamment, et les écarts entre sources sont souvent énormes.
Pourquoi ces chiffres sont difficiles à vérifier ? Parce que chaque cabinet définit le "marché des ebooks" différemment. Certains n'incluent que les ebooks grand public. D'autres intègrent les manuels scolaires, les publications académiques, les livres professionnels. La géographie varie aussi : certains incluent la Chine et l'Asie du Sud-Est, marchés massifs mais très différents du marché francophone.
Résultat : des estimations qui peuvent aller du simple au décuple pour la même année.
À titre indicatif, et en gardant ces réserves à l'esprit : Mordor Intelligence estime le marché mondial des ebooks à environ 18 milliards de dollars en 2025. Ce chiffre paraît très élevé au regard des données officielles américaines, les ebooks américains seuls atteignaient 1 milliard selon l'AAP, ce qui suggère que le périmètre retenu est très large et inclut des formats éducatifs et professionnels que la plupart des lecteurs n'associeraient pas spontanément au mot "ebook".
Pour les audiobooks, les projections sont plus cohérentes avec les données réelles disponibles. Le même cabinet estimait le marché mondial à 8,68 milliards de dollars en 2025, ce qui s'articule mieux avec les chiffres américains et européens connus. Le marché européen des audiobooks devrait atteindre entre 1,5 et 3 milliards d'ici 2030, avec des taux de croissance annuels estimés entre 23% et 28% selon les cabinets.
Ce qui est certain, au-delà des chiffres : la direction est claire. L'audio progresse vite, partout. L'ebook se stabilise à un niveau significatif. Et le livre papier reste dominant en volume, mais sous pression structurelle.
Le piratage, l'angle mort du débat
Il y a un chiffre qu'on évoque peu quand on parle du marché du livre numérique. En Allemagne, on estime qu'un ebook sur dix seulement est téléchargé de manière légale, ce qui signifie que neuf téléchargements sur dix se feraient via des plateformes de piratage. En France, 22% des lecteurs numériques auraient eu recours au piratage selon une étude OpinionWay pour SOFIA/SNE/SGDL. Et en 2024, l'édition numérique captait 30,7% des accès aux sites pirates dans le monde, devant le cinéma, les logiciels et la musique.
Ces chiffres méritent d'être mis en perspective. Le piratage est un symptôme autant qu'un problème. Et la question qui se pose est légitime : pourquoi un lecteur qui a acheté un livre physique devrait-il le repayer pour le lire sur sa liseuse ? C'est pourtant le cas aujourd'hui dans la grande majorité des situations. Le livre papier et l'ebook sont traités comme deux produits distincts, vendus séparément, sur des plateformes différentes, avec des formats souvent incompatibles entre eux.
On se retrouve en réalité face à trois marchés qui coexistent sans vraiment se parler : le livre papier, l'ebook, et le livre audio. Chacun avec ses propres plateformes, ses propres modèles économiques, ses propres publics. Alors que la logique voudrait qu'ils forment un seul écosystème connecté, où l'achat d'un livre donnerait accès à ses différentes versions, bien sûr en adaptant le prix, par rapport à ce que l'on achète. On pourrait par exemple trouver une formule livre physique + ebook...
Ce n'est pas un débat purement théorique. C'est probablement l'une des raisons pour lesquelles le piratage des ebooks reste aussi ancré : quand l'offre légale est fragmentée, compliquée et coûteuse, le téléchargement illégal devient une alternative pratique, même pour des lecteurs qui ne se considèrent pas comme des pirates. Les études montrent d'ailleurs que le piratage de livres est souvent la réponse finale quand l'usager ne trouve pas le livre souhaité disponible à la bibliothèque ou en version numérique légale.
La vraie question n'est donc pas seulement de savoir comment sauver les librairies. C'est de savoir pourquoi l'industrie du livre continue de gérer trois marchés séparés plutôt que d'en construire un seul, cohérent et optimisé pour le lecteur d'aujourd'hui.
La librairie comme commerce : l'adaptation ou la disparition
C'est l'autre dimension du sujet, et elle est tout aussi intéressante.
Un autre article La RTBF posait récemment une question en lien avec notre article du Monde : "Le café serait-il le salut des librairies ?" La réponse courte est : peut-être. La réponse longue est plus nuancée.
Le modèle hybride librairie-café est en pleine expansion. Selon le CNL, près d'une librairie indépendante sur quatre créée en France propose désormais un espace café ou petite restauration. Ce n'est plus un concept de niche. C'est presque une norme pour les nouvelles ouvertures. D'autres testent le brunch littéraire, la salle rétrogaming, ou la spécialisation manga et imaginaire.
Les motivations sont multiples : compenser les marges faibles sur le livre par d'autres ventes, renforcer la convivialité, créer une porte d'entrée plus douce vers le livre. Comme l'explique une libraire marseillaise : "On entre sans se dire que c'est un commerce d'intellos."
La Corée du Sud, souvent en avance sur ces évolutions culturelles, offre un aperçu de ce que ça donne à plus grande échelle. Les librairies indépendantes coréennes ont multiplié les services complémentaires pour survivre : café, clubs de lecture, conférences, locations d'espace, abonnements.
Le résultat : des lieux qui ne sont plus seulement des commerces de livres, mais des lieux de vie.
Le parallèle avec les disquaires s'impose. Dans les années 2000, le disquaire classique a presque disparu. Mais le disquaire qui a survécu, c'est celui qui est devenu bar à vinyles avec des soirées écoute, des communautés, des événements. La même logique s'applique à la librairie.
Mon point de vue
Je ne pense pas que la librairie soit condamnée. Mais je pense que la librairie comme lieu de transaction pure, "j'entre, j'achète un livre, je repars", est un modèle sous pression irréversible.
Ce qui résiste, et même prospère, c'est la librairie comme lieu de vie, de communauté et d'expérience. Ce qu'Amazon ne peut pas offrir et ne pourra pas remplacer... La conversation avec un libraire passionné qui vous recommande un livre que vous n'auriez jamais trouvé seul. La présentation d'un auteur un mardi soir. Le petit café dans un endroit sympa avec un bon livre...
C'est précisément ce que le marché du livre perd quand les librairies ferment. Pas seulement un point de vente. Un lieu où la culture se transmet différemment.
Et pour les auteurs, cette transformation a aussi une dimension concrète. Les librairies qui survivent sont celles qui créent une vraie relation avec leur communauté. Et les auteurs qui prospèrent sont ceux qui font pareil, que ce soit en ligne ou en physique. La construction d'une présence, d'une audience, d'un lien authentique avec les lecteurs n'est plus optionnelle. C'est devenu une condition de survie, dans un marché de plus en plus fragmenté et concurrentiel.
En résumé
La lecture ne s'effondre pas. Le livre papier comme format dominant est sous pression. L'ebook se stabilise. Le livre audio connaît une croissance spectaculaire. La librairie classique est fragilisée, mais celles qui se réinventent comme lieux de vie ont un vrai avenir.
Ce qui disparaît, c'est un modèle. Ce qui émerge, c'est autre chose. Plus fragmenté, plus complexe, mais pas nécessairement moins riche.
Et vous, est-ce que vous avez changé vos habitudes de lecture ces dernières années ? Papier, ebook, audio, ou un mix des trois ?



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