Faut-il obliger à lire pour donner le goût de lire ?
Chaque jour, dans une école bruxelloise, un signal sonore invite tout l'établissement à s'arrêter pendant un quart d'heure pour lire. Ce n'est pas réservé aux élèves. Enseignants, personnel administratif, direction, tout le monde suit le même rythme, sans exception. Cette opération, baptisée « Silence on lit », existe depuis 10 ans.
Je ne connaissais pas cette initiative avant de tomber dessus par hasard, au détour d'un reportage de la RTBF.
Quelques jours plus tard, je tombe sur un autre article, tout aussi intéressant, où François Coune, créateur du compte littéraire @Livraisondemots, explique que la lecture est encore trop souvent présentée comme une contrainte plutôt que comme un plaisir. Il raconte lui-même : « Il y a dix ans, je ne lisais pas. Je détestais ça », en évoquant notamment les lectures imposées durant sa scolarité.
Deux discours qui, à première vue, semblent se contredire. D'un côté, une école qui impose 15 minutes de lecture obligatoire chaque jour. De l'autre, un créateur de contenu très suivi qui pointe précisément l'obligation scolaire comme source de rejet de la lecture.
Alors, qui a raison ?

12 minutes de lecture, 3h11 d'écran
Le contexte est loin d'être anodin. Jusqu'au 15 septembre, la Fédération Wallonie-Bruxelles mène une vaste enquête en ligne pour comprendre notre rapport à la lecture. Pas seulement combien on lit, mais aussi les représentations associées à la lecture, les freins, les leviers, et le rôle de l'entourage social.
Isabelle Paindavoine, de la direction de recherche de la Fédération, résume l'enjeu : comprendre les pratiques de lecture de fiction, mais aussi pourquoi certains ne lisent pas. Manque de temps, mauvais souvenirs scolaires, prix, sentiment que la lecture est trop intellectuelle ou "pas pour soi". Les chercheurs invitent d'ailleurs particulièrement les non-lecteurs à répondre, pour comprendre ce qui pourrait être levé.
Cette enquête arrive alors que les chiffres sont sans appel sur la concurrence des écrans. En France, une étude Ipsos pour le Centre National du Livre montrait en 2024 que les 7-19 ans consacraient en moyenne 19 minutes par jour à la lecture de loisir, contre 3h11 aux écrans. Chez les 16-19 ans, le temps de lecture tombait même à 12 minutes quotidiennes.
"Les jeunes lisent différemment, mais ils lisent"
C'est là que le regard de François Coune vient nuancer le tableau. Pour lui, opposer systématiquement téléphone et livre serait une erreur. Les jeunes lisent différemment, mais ils lisent. Il suffit d'observer les files qui se forment dans certains salons lorsqu'un jeune public vient rencontrer son auteur préféré. Ce sont parfois des genres moins considérés par les puristes de la grande littérature, mais ils lisent.
Sur Instagram, TikTok ou YouTube, d'importantes communautés se forment autour des livres. Des créateurs de contenu partagent leurs coups de cœur, leurs déceptions, leurs recommandations. Le livre devient même un objet à la mode, porté par des personnalités comme Dua Lipa et son book club. Et le téléphone, plutôt que d'être l'ennemi du livre, peut devenir le chemin qui y ramène.
Même constat du côté de la bibliothèque de Morlanwelz, première bibliothèque belge à avoir développé un fonds entièrement consacré au manga. Son directeur, Hakim Larabi, observe une augmentation des membres chaque année, surtout chez les jeunes : 25 116 emprunts en 2025 pour 1141 membres. Le manga, longtemps considéré comme une lecture "alternative", parle directement aux jeunes et fait écho à leurs problématiques.
La conclusion des deux, François Coune et Hakim Larabi, converge : le goût de la lecture ne se décrète pas, il se transmet. Et il se transmet le plus souvent par la rencontre, pas par la contrainte.
Donner le goût de lire
Alors, l'opération « Silence on lit » a-t-elle tout faux ?
Je ne crois pas. Et je pense qu'il y a une distinction importante à faire entre une obligation ponctuelle vécue comme une punition, et un rituel collectif qui devient une habitude partagée.
Ce qui rend le dispositif bruxellois intéressant, ce n'est pas tant le fait d'imposer un temps de lecture. C'est le fait que cette contrainte soit collective et non individuelle. Personne n'est seul à devoir lire pendant qu'un autre continue son cours. Toute l'école s'arrête en même temps, adultes compris. Ce n'est donc pas vécu comme une punition scolaire supplémentaire, mais comme une parenthèse partagée par tous, un peu comme une pause déjeuner.
C'est précisément l'inverse de ce que François Coune décrit avec ses propres souvenirs scolaires : des lectures imposées, individuelles, évaluées, jugées. Une contrainte au sens strict, avec sanction à la clé en cas de non-conformité.
La différence est donc de taille et elle change tout. Rendre la lecture obligatoire dans un cadre strictement scolaire et évaluatif tue le plaisir. Rendre la lecture collective, ritualisée, sans jugement sur ce qu'on lit, peut au contraire créer l'habitude qui, avec le temps, devient plaisir.
Faire du livre une rencontre, plutôt qu'une obligation isolée
Ce qui ressort de tout ça, c'est que la vraie clé n'est peut-être ni l'obligation ni la liberté totale, mais la dimension collective et sociale de l'acte de lire.
« Silence on lit » fonctionne parce que ce n'est pas un élève seul face à un livre qu'on lui impose de finir pour une note. C'est une communauté entière qui s'arrête ensemble. Les communautés Bookstagram et BookTok fonctionnent pour la même raison : ce n'est pas la lecture solitaire et jugée qu'on y trouve, mais l'échange, la recommandation, la rencontre autour d'un livre qui permet de donner le goût de lire.
À Morlanwelz, la bibliothèque a fait le même pari en misant sur l'action plutôt que sur la seule prescription : clubs de lecture, jurys de prix littéraires, rencontres, Festimanga. L'idée est de faire des lecteurs des acteurs de la littérature plutôt que des récepteurs passifs d'une liste imposée.
Peut-être que la vraie question n'est donc pas « faut-il obliger à lire ? » mais « comment transformer un temps de lecture en moment de connexion plutôt qu'en épreuve individuelle ? »
Ce que ça dit du monde du livre
En tant que professionnel qui travaille avec des auteurs et autour de la lecture au quotidien, cette tension entre contrainte et plaisir résonne particulièrement. Elle rappelle que le goût de la lecture ne se décrète jamais par le haut. Il se cultive, dans des habitudes simples, collectives, et débarrassées autant que possible du jugement.
Les 15 minutes de « Silence on lit » ne remplaceront jamais une vraie politique éducative ambitieuse. Les communautés BookTok ne remplaceront jamais la richesse d'un accompagnement humain en librairie ou en bibliothèque. Mais les deux, chacun à leur façon, tentent la même chose : faire du livre une rencontre plutôt qu'une obligation isolée.
Et vous, vous en pensez quoi ? La contrainte collective peut-elle vraiment créer le plaisir, ou est-ce un pari perdu d'avance ?
Sources : RTBF (reportage Parlons Solutions, enquête Fédération Wallonie-Bruxelles), François Coune (@Livraisondemots), bibliothèque de Morlanwelz, Ipsos/Centre National du Livre.




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